Le costume de Simon Canopi semblait plus vieux que lui, taillé dans une époque révolue. Sur son nez reposait une paire de lunettes en écailles marron, épaisses et rayées. Les verres bombés grossissaient ses yeux gris-bleu profonds, chargés d'histoires qu'il ne racontait plus. Ses sourcils en broussailles donnaient à son regard quelque chose d'animal. Il arborait une moustache classique. Rien ne trahissait le souci de plaire. Sauf ses cheveux: une raie impeccable, plaquée vers la gauche avec obstination.
Canopi vivait dans le même appartement qu'il partageait autrefois avec Margot, avant qu'un soir d'hiver ne la lui arrache. Une saleté de crabe. Un trois-pièces modeste, avec vue sur le parc. Le genre d'endroit où les souvenirs ont leur propre clef et où le silence pèse plus lourd que la poussière. Parfois, la solitude lui semblait plus épaisse que les murs. Il lui arrivait de croire que les pièces, elles-mêmes, avaient de la mémoire. Elles conservaient l'écho de ses rires, de ses murmures, mais aussi les soupirs lourds des derniers instants partagés avant sa disparition tragique. Depuis, tout était devenu plus lourd, plus dense, comme si le temps y avait perdu sa légèreté.
Il était près de vingt heures. Canopi regardait par la fenêtre, vers le port et ses fumées. Parfois, il croyait voir des signes dans les nuages, des formes fugitives, des ombres qui se dérobaient aussitôt qu’il voulait les saisir. Il secoua la tête, agacé par sa propre faiblesse. Elle s'infiltrait dans chaque moment, déformant la réalité.
Il sortit une barquette du frigo, la réchauffa dans le micro-ondes, s'installa dans son fauteuil avec un plateau. La pièce était plongée dans une pénombre timide, la lumière tamisée tombant sur les bords du mobilier. Il glissa une cassette dans le magnétoscope: Ghost. Rituel immuable. Un geste presque mécanique, une manière de recoller les morceaux d’un passé qui lui échappait. Il abaissa ses bretelles, lança le film. À chaque fois, l'histoire lui retournait les tripes.
Sa femme lui manquait. L'image de Demi Moore pleurant se superposa à celle de Margot, et il sentit la gorge se serrer, un poids douloureux monter dans sa poitrine. Les souvenirs déferlèrent en vagues, violentes et inextinguibles. Une vague de chagrin si violente le submergea qu'en reposant son verre d'eau, sa main trembla et heurta le bord de la table. Le verre bascula, roulant avant de s'écraser sur le parquet dans un fracas de cristal et d'eau.
« Chier! » siffla Canopi entre ses dents, furieux contre lui-même. Il resta immobile, fixant les éclats de verre. L'image de sa propre vie brisée. La fragilité de tout, de lui, de son monde. Il se leva, laissant le film tourner, et se dirigea vers la chambre, vers le lit défait depuis des années et le coffre-fort caché derrière le tableau. Il retira la copie du Van Gogh au-dessus du lit, révélant le petit coffre en métal gris. Ce soir, peut-être... L'envie était là, sourde, persistante. Chaque fibre de son être semblait l’appeler à ouvrir ce coffre, à toucher l’arme qui y reposait. Il se tenait un instant devant, les doigts presque tremblants, hésitant. Il composa la combinaison, chaque cliquetis résonnant dans l’air dense de la pièce. Le coffre s'ouvrit lentement, comme une promesse de liberté ou de destruction. Le Police Python était là, posé sur un chiffon usé. Le cadeau de Margot pour sa réussite à l’académie. Un symbole de fierté, de protection, de commencement.
Il s'apprêtait à le saisir, le métal froid déjà anticipé dans sa paume, mais un autre souffle dans la pièce, un souffle intérieur, le fit hésiter. Canopi posa les yeux sur la boite à musique de Margot, sur la table de nuit. Il pensa à la souffrance qui l’envahissait, à cette douleur qu’il ne parvenait pas à surmonter. Il ne voulait pas réveiller cette fureur qu'il avait cru enterrée. Il referma le coffre d’un geste brusque, verrouilla, remit le tableau en place avec une précision méticuleuse, presque machinale. Il n’avait pas envie de voir la pièce se remplir de la violence qu’il aurait dû laisser derrière lui, depuis longtemps. Il retourna s'asseoir, sans un regard pour les débris de verre au sol. Ça ne serait pas pour ce soir. Pas encore.
Le rideau de fer grinça comme une chaîne de vélo dans un mixeur en remontant, un vacarme métallique, brutal, qui annonçait l'ouverture de la boutique. CLAC. Le rideau se bloqua en position haute. Le bourdonnement sourd de la climatisation était la seule trace de vie dans la galerie encore vide. Il actionna les interrupteurs. Les néons crachèrent une lumière blanche et glaciale, transformant le moquette grise en un bleu électrique presque agressif. Il lança le Compaq. Le ventilateur se mit à ronronner comme un chat asthmatique. Puis commença sa ronde: remettre les boîtiers VHS à leur place. Un Russ Meyer n'avait rien à foutre dans le rayon enfants - tout comme Bambi dans le rayon gore. (Même si, songea Fred en souriant, c'était sans doute moins grave dans ce sens-là).
Le vidéoclub était un labyrinthe d’étagères ployant sous des milliers de cassettes. Des jaquettes criardes, tapageuses, promettant du gore cradingue, du sexy fluo, du muscle huilé ou du kung-fu mal doublé. Un monde figé dans le plastique.
10h30. L'horloge du comptoir tournait sans Corey. Pas une surprise.
«’lu…» grogna une voix pâteuse à l'entrée.
Corey traîna ses Nike éventrées jusqu’au comptoir, s'affala sur le tabouret, toujours emmitouflé dans sa grosse doudoune bleu marine. Fred rangeait les films. Corey, lui, commença à rembobiner les cassettes de la veille, pestant contre les clients qui ignoraient le panneau: MERCI DE REMBOBINER LES FILMS! (50 cents de pénalité!).
«Danny Glover et Kiefer Sutherland! » lança Fred depuis le fond du magasin.
« Kiefer et? » répéta Corey, soudain plus alerte.
« Et Danny Glover. T'as trois minutes! »
« Sérieux? »
« Deux minutes! »
« T'abuses... »
« Une minute! »
Corey leva soudain un poing.
« Je l'ai! »
Fred revint vers le comptoir, un sourire en coin.
« Je t'écoute. »
« Glover et Harrison Ford dans Witness. Ford et Rutger Hauer dans Blade Runner. Hauer et Broderick dans Ladyhawke. Broderick et Charlie Sheen dans Ferris Bueller. Sheen et Sutherland dans... Young Guns! » termina-t-il en pointant un index triomphant vers Fred.
« Bien joué. » admit Fred.
Corey esquissa une danse de la victoire maladroite sur place, manquant de faire tomber une pile de fiches clients. Il se rassit, Fred secoua la tête, amusé et attrapa le manche de l'aspirateur. Le perdant faisait le ménage.
Il nettoyait l'allée des drames quand un bruit sourd retentit à l'arrière. Un Clong mat, étouffé. Il coupa l'aspirateur. Le silence qui suivit était presque oppressant.
«T'as entendu ça?» demanda Fred, à voix basse.
Corey leva un sourcil. Fred s'approcha de la réserve, poussa doucement la porte. La lumière blafarde des néons peinait à éclairer la petite pièce de stockage. Personne. Rien ne semblait déplacé, jusqu'à ce que son regard accroche l'étagère du fond. Là où ils planquaient leur boîte. La vieille boîte en fer blanc cabossée qui contenait leur herbe. Et l'argent pour Jackson. Elle avait disparu.
«Putain,» souffla Fred. Il fouilla frénétiquement les autres étagères. Rien. Le sol? Vide. L'étagère portait encore la trace poussiéreuse de la boîte disparue. Il se retourna brusquement. Corey était dans l'embrasure de la porte, l'air confus.
« Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? »
« La beuh. Et le fric. Plus rien. »
«Quoi?! Combien y'avait?» demande Corey.
«Tout le fric de la semaine. Deux cents balles. Peut-être plus. »
«Merde... Jackson passe demain...»
Corey retourna toute la réserve comme un chien de chasse paniqué.
«La boite est plus là, Corey. Tu peux fouiller tout le vidéo-club, ça changera rien.»
Un silence s'installa.
«Et t'as rien vu?» gronda Fred
« Ben non. »
« Si c’est pas toi, c’est qui? »
Corey gratta nerveusement son menton, les yeux perdus vers l'entrée. « Le mec a dû passer devant moi, non? J'étais sur le tabouret. »
Fred le fusilla du regard.
« Exactement. Il est passé juste devant toi Et tu l'as pas vu? Tu pionçais encore ou quoi? »
Corey fronça les sourcils, concentré comme s'il passait un examen. Puis ses yeux s'agrandirent.
« Attends... Et si... et si c'était un nain? »
Fred cligna des yeux. « Pardon? »
« Un nain, mec! Hyper petit. Il aurait rampé. On l'aurait pas vu! C'est logique, non? » Corey semblait presque fier de sa déduction.
Fred passa une main sur son visage.
« Et pourquoi il ramperait s'il est déjà petit? »
« Ben pour être encore plus discret, non? »
« On a plus un rond, Jackson va nous éclater, et toi tu me parles de nains? » Soupira Fred.
Corey haussa les épaules, presque vexé que son hypothèse ne soit pas prise au sérieux. Fred soupira longuement. Il ferma les yeux.
« Putain, Corey... Jackson va péter un câble. On est morts. »